Chromoblastomycose
Mycose sous-cutanée chronique causée par des champignons dématiés : distribution géographique, diagnostic (cellules muriformes), traitement antifongique prolongé et pièges pour le médecin de premier recours.
Répartition géographique
Endémique entre les latitudes 30°N et 30°S. Zones les plus touchées : Amérique latine (Brésil, Mexique, Venezuela, Costa Rica), Afrique (Madagascar, Afrique du Sud), Asie (Inde, Chine du Sud, Sri Lanka), Océanie (Australie, Nouvelle-Calédonie) [1, 2]. Maladie tropicale négligée (NTD) reconnue par l'OMS depuis 2017 [3].
Prévalence la plus élevée (par million d'hab.) : Nouvelle-Calédonie, Îles Salomon, Venezuela, Guyane française, Madagascar. Incidence mondiale inconnue, estimee à > 7 000 cas mais probablement largement sous-estimee [2].
Contexte européen et suisse : 35 cas publiés en Europe (24 autochtones, 11 importés) [2]. Un cas suisse documenté : homme de 80 ans, sans voyage tropical, tumeur noire récidivante sur moignon d'amputation digitale — infection probablement acquise par jardinage en Suisse (Cladophialophora carrionii) [4]. Y penser devant une lésion verruqueuse chronique chez un patient originaire de zone endémique, un voyageur, ou exceptionnellement un jardinier/agriculteur local.
Agent causal
Champignons dématiés (mélanisés) de la famille des Herpotrichiellaceae (ordre des Chaetothyriales). Saprophytes du sol, débris végétaux et bois en décomposition [1].
| Espèce | Fréquence | Particularités |
|---|---|---|
| Fonsecaea pedrosoi | ~80 % | Agent le plus fréquent ; zones tropicales humides |
| Cladophialophora carrionii | ~14,5 % | Zones semi-arides (Venezuela, Australie) ; espèce du cas suisse [4] |
| Fonsecaea monophora | Variable | Potentiel de dissémination cérébrale |
| Phialophora verrucosa | ~1,5 % | Cosmopolite |
| Rhinocladiella aquaspersa | Rare | Amérique latine |
La mélanine fongique est un facteur de virulence majeur : protection contre les ROS, les UV et la phagocytose. Température maximale de croissance : 42–46 °C (base de la thermothérapie) [1].
Transmission
Inoculation traumatique transcutanée : pénétration de conidies ou d'hyphes dans la peau à travers une blessure (échardes, épines, outils agricoles, marche pieds nus) [1, 3].
- Pas de transmission interhumaine — aucune mesure d'isolement nécessaire [3]
- Pas de vecteur (pas de transmission par arthropodes)
- Facteurs de risque : travail agricole/forestier sans protection, sexe masculin (rapport H:F ~4:1), age > 50 ans
- Population typique : hommes > 50 ans, travailleurs agricoles ; age moyen ~56 ans [6]
Incubation
Incertaine et mal définie [1, 5]. Après inoculation traumatique, une macule puis papule apparaît au site d'infection après plusieurs semaines à plusieurs mois. Les cellules muriformes se différencient dans les cellules phagocytaires en quelques jours [6].
La majorité des patients consultent des mois à des années après le début — durée moyenne de la maladie au diagnostic : ~10,8 ans (revue de 2 081 cas latino-américains) [6].
Présentation clinique
Lésion initiale : macule ou papule érythémateuse au site d'inoculation, rose, à surface lisse. Progression lente sur des mois à des années. Points noirs (black dots) à la surface des lésions = agrégats de cellules fongiques pigmentées — indice diagnostique majeur [3].
Classification clinique (Carrion 1950) [1] :
| Type | Description |
|---|---|
| Nodulaire | Excroissance modérément surélevée, violacée ; surface lisse, verruqueuse ou squameuse |
| Verruqueux | Hyperkératose prédominante ; lésions sèches, verruqueuses ; fréquent au bord du pied |
| Tumoral | Masses tumorales proéminentes, papillomateuses, lobulées ; aspect « en chou-fleur » |
| Cicatriciel | Lésions non surélevées s'étendant en périphérie avec cicatrice atrophique centrale |
| En plaque | Plaques infiltrées érythémateuses, violacées, à bords mal définis ; surface squameuse |
Classification de sévérité [1] :
| Sévérité | Définition |
|---|---|
| Légère | Plaque ou nodule solitaire < 5 cm |
| Modérée | Lésion(s) solitaire(s) ou multiples, 1–2 régions cutanées adjacentes, < 15 cm |
| Sévère | Atteinte extensive de régions adjacentes ou non ; lymphœdème possible |
Localisation : membres inférieurs 54–85 % des cas (pieds, jambes) ; membres supérieurs 15–30 % (mains, avant-bras). Unilateral dans la grande majorité [1, 6]. Prurit (21,5 %) et douleur (11 %) possibles [2].
⚠ Piège
La durée moyenne au diagnostic est de ~10 ans. La lésion initiale est asymptomatique et d'allure banale — une papule rose qui peut être confondue avec un simple granulome traumatique ou une verrue. Le caractère chronique et progressif doit alerter.
Examen clinique
- Lésion verruqueuse chronique sur un membre, progressive, avec points noirs à la surface
- Consistance ferme, bords mal définis ou bien définis selon le type
- Absence de lymphangite ascendante (contrairement à la sporotrichose)
- Rechercher un lymphœdème régional (formes sévères)
- Rechercher des surinfections bactériennes (odeur, exsudat purulent)
- Examiner l'ensemble du membre pour des lésions satellites (dissémination par autoinoculation/grattage)
Dermoscopie [11, 12] :
- Points rougeâtres-noirâtres irréguliers : signe le plus caractéristique — élimination transépidermique de cellules fongiques + hémorragie
- Structures ovoïdes jaune-orange : correspondent aux granulomes mycotiques
- Fond rose et blanc avec squames et croûtes ; vaisseaux polymorphes
Labo
Examens non spécifiques :
- Pas de biomarqueur sanguin spécifique pour la CBM
- Éosinophilie possible mais inconstante
- CRP/VS normales ou modérément élevées selon la surinfection
- Pas de test sérologique commercialisé disponible [8]
Examen mycologique direct (KOH) :
- Gold standard de terrain : grattage cutané (préférentiellement sur les black dots) + montage KOH 10–20 %
- Sensibilité : 90–100 % [5]
- Visualisation des cellules muriformes (= corps sclérotiques = corps de Medlar = copper pennies) : structures brunes, rondes, 5–12 µm, à paroi épaisse avec septa croisés internes [1, 6]
- Pathognomonique de la CBM — ne donne pas l'identification de l'espèce
Histopathologie (biopsie cutanée) :
- Hyperplasie pseudo-épithéliomateuse de l'épiderme (peut mimer un carcinome épidermoïde !) [1, 10]
- Micro-abcès intra-épidermiques avec élimination transépidermique
- Granulomes suppuratifs et giganto-cellulaires dans le derme
- Cellules muriformes brunes dans les cellules géantes et les micro-abcès — pathognomoniques
- Colorations spéciales : Fontana-Masson, GMS, PAS
Culture :
- Croissance lente : 2–4 semaines sur Sabouraud
- Colonies noires, veloutées ou duveteuses
- Confirmation moléculaire recommandée (ITS rDNA, séquençage)
- Le traitement ne dépend pas de l'espèce [3]
⚠ Piège histologique
L'hyperplasie pseudo-épithéliomateuse de la CBM peut être confondue avec un carcinome épidermoïde — et inversement, un carcinome épidermoïde peut compliquer une CBM de longue date (~1 % après 20–30 ans) [10, 17]. Toujours rechercher les cellules muriformes.
Diagnostic
Algorithme diagnostique :
- Suspicion clinique : lésion verruqueuse chronique + zone endémique ou exposition + points noirs
- Grattage cutané + KOH : recherche de cellules muriformes (sensibilité 90–100 %)
- Biopsie cutanée : histopathologie + culture
- Culture sur Sabouraud : identification de l'espèce (2–4 semaines)
- PCR / séquençage ITS (si disponible) : confirmation d'espèce
Diagnostic différentiel :
| Diagnostic | Éléments distinctifs |
|---|---|
| Tuberculose verruqueuse | Mantoux/IGRA positif ; biopsie : granulomes caséeux, pas de cellules muriformes ; PCR TB |
| Sporotrichose | Nodule ulcère + lymphangite ascendante ; culture : Sporothrix ; pas de cellules muriformes |
| Leishmaniose cutanée | Papule/ulcère induré ; biopsie : corps de Leishman-Donovan ; PCR Leishmania |
| Carcinome épidermoïde | Lésion verruqueuse ulcérée ; biopsie : atypies cellulaires, pas de cellules muriformes. Peut aussi compliquer la CBM ! |
| Phaeohyphomycose | Hyphes pigmentées (pas de cellules muriformes) — distinction histologique cruciale |
| Mycétome | Tuméfaction avec fistules et grains |
| Psoriasis verruciforme | Squames argentées ; atteinte bilatérale symétrique |
CBM non à déclaration obligatoire en Suisse (non listée dans le guide OFSP 2026).
Traitement
Pas de guidelines globales standardisées ni d'essai randomisé contrôle publié [1, 9]. Traitement base sur études ouvertes, séries de cas et opinions d'experts. Le choix dépend de la sévérité et de la taille des lésions. Le traitement précoce donne les meilleurs résultats [3]. Pas de différence de réponse entre les espèces fongiques [3].
Forme légère (< 5 cm)
- Excision chirurgicale : méthode de choix si lésion initiale, petite, bien délimitée
- Associer un antifongique systémique pre/post-opératoire pour éviter la récidive
- Cryothérapie (azote liquide, −196 °C) : alternative ou complément
Forme modérée
- Itraconazole 200–400 mg/jour en continu, 6–12 mois minimum — prendre avec un repas (absorption dépendante de l'acidité gastrique) ; monitoring des taux sériques recommandé ; interactions CYP3A4 nombreuses [1]
- OU Terbinafine 250–500 mg/jour, durée similaire — moins d'interactions médicamenteuses, meilleure absorption ; taux de guérison mycologique ~82,5 % à 12 mois (500 mg/j) [1, 13]
- Associer cryothérapie si réponse partielle
Forme sévère / réfractaire
- Combinaison itraconazole + terbinafine : option de sauvetage la plus utilisée [1]
- Posaconazole (300 mg/jour cp retard ou 800 mg/jour suspension) : meilleur profil pharmacocinétique, option pour formes sévères/réfractaires [1]
- Itraconazole + 5-flucytosine : excellents résultats rapportés, mais 5-FC souvent indisponible
- Amphotéricine B IV : efficacité limitée, réservée aux cas exceptionnels [3]
Posologies récapitulatives :
| Médicament | Posologie | Remarques |
|---|---|---|
| Itraconazole | 200–400 mg/j PO | Avec repas ; monitoring taux sériques ; interactions CYP3A4 |
| Terbinafine | 250–500 mg/j PO | Moins d'interactions ; bonne absorption ; surveillance hépatique |
| Posaconazole | 300 mg/j (cp retard) | Formes sévères/réfractaires ; coûteux |
| Cryothérapie | N2 liquide, 30 s–4 min | Sessions répétées /2–3 semaines ; petites lésions ou résiduelles |
Traitements adjuvants
- Thermothérapie (42–46 °C) : chaufferettes chimiques 24h/j pendant 1–2 mois ; aplatissement des lésions en ~4 jours [1]
- Thérapie photodynamique (PDT) : ALA-PDT hebdomadaire + terbinafine orale ; résultats prometteurs [1]
- Imiquimod topique : rapports de cas favorables en complément [14]
Critères de guérison [1] :
- Clinique : résolution complète de toutes les lésions
- Mycologique : absence de cellules fongiques à l'examen direct ET culture négative
- Histopathologique : absence de cellules muriformes et de micro-abcès
- Suivi sans récidive pendant 2 ans nécessaire avant de considérer la guérison définitive
⚠ Piège — Durée du traitement
Le traitement est long (minimum 6–12 mois, souvent > 1 an pour les formes modérées/sévères). L'observance est un enjeu majeur. Des biopsies de contrôle tous les 3–4 mois pendant le traitement sont recommandées. Ne pas arrêter le traitement sur la seule amélioration clinique — exiger une guérison mycologique prouvée [1].
Complications
- Lymphœdème chronique : formes avancées, avec handicap fonctionnel [1, 3]
- Surinfection bactérienne : fréquente dans les formes chroniques ; stigmatisation sociale
- Fibrose tissulaire : diminue la disponibilité des antifongiques dans les tissus [1]
- Carcinome épidermoïde : complication la plus grave — risque ~1 %, survient après 20–30 ans d'infection non traitée ; biopsie de surveillance lors du suivi [17, 18]
- Dissémination : extrêmement rare ; principalement avec F. monophora (SNC) [1]
⚠ Transformation maligne
Un carcinome épidermoïde peut compliquer une CBM de longue date (~1 % des cas, après 20–30 ans). Facteurs de risque : durée d'infection prolongée, traitement inadéquat, age > 60 ans. Peut nécessiter l'amputation du membre [17, 18, 19]. Surveillance par biopsie des lésions chroniques.
Quand référer ?
La CBM est rare en Suisse et nécessite une prise en charge spécialisée. Référer systématiquement en infectiologie / médecine tropicale (confirmation diagnostique, choix thérapeutique) et en dermatologie (biopsie, dermoscopie, diagnostic différentiel). Pour toute question, n'hésitez pas à me contacter directement.
✦ Perles cliniques
- Les « points noirs » à la surface de la lésion sont l'indice clinique majeur — y prélever le grattage pour le KOH [3]
- Le grattage KOH est simple, rapide et très sensible (90–100 %) : les « copper pennies » (cellules muriformes brunes, septées) sont pathognomoniques [6]
- Terbinafine à l'avantage de moins d'interactions médicamenteuses que l'itraconazole — à privilégier chez les patients polymédiques [8]
- Guérison = clinique + mycologique + histopathologique + 2 ans sans récidive [1]
- Des cas autochtones suisses existent — ne pas exclure le diagnostic par l'absence de voyage tropical [4]
Références
- Queiroz-Telles F et al. Chromoblastomycosis. Clin Microbiol Rev 2017;30(1):233-276. DOI:10.1128/CMR.00032-16
- Santos DWCL et al. The global burden of chromoblastomycosis. PLoS Negl Trop Dis 2021;15(8):e0009611. DOI:10.1371/journal.pntd.0009611
- WHO Fact Sheet: Chromoblastomycosis. Novembre 2023.
- Heim R et al. Hidden under a Cauliflower-Like Skin Tumor: Chromoblastomycosis [cas suisse]. Case Rep Infect Dis 2013;2013:369840. DOI:10.1155/2013/369840
- Queiroz-Telles F. Chromoblastomycosis [briefing document]. Gaffi, 2018.
- Dittrich RP, De Jesus O. Chromoblastomycosis. StatPearls 2024. PMID: 36251854.
- Medscape — Chromoblastomycosis Workup. 2024.
- CDC — Clinical Overview of Chromoblastomycosis. Août 2024.
- Lamessa A et al. Chromoblastomycosis in resource-limited settings: a review. Front Trop Dis 2026;7:1772834. DOI:10.3389/fitd.2026.1772834
- DermNet NZ — Chromoblastomycosis pathology. 2013.
- Subhadarshani S et al. Dermoscopy of chromoblastomycosis. Dermatol Pract Concept 2017;7(4):23-24. DOI:10.5826/dpc.0704a05
- Kaur M et al. Dermoscopy of Chromoblastomycosis. Indian Dermatol Online J 2019;10(6):759-760. DOI:10.4103/idoj.IDOJ_118_19
- Bonifaz A et al. Treatment of chromoblastomycosis with terbinafine. J Dermatol Treat 2004;15(1):47-51.
- Belda W et al. Successful treatment of chromoblastomycosis using imiquimod. J Dermatol 2020;47(4):409-412. DOI:10.1111/1346-8138.15225
- Belda W et al. Chromoblastomycosis: New Perspective on Adjuvant Treatment with Acitretin. Diseases 2023;11(4):162. DOI:10.3390/diseases11040162
- Triple therapy (itraconazole + cryotherapy + 5-FU topique). Clin Case Rep 2024;12:e9318. DOI:10.1002/ccr3.9318
- Frioui R et al. Nasal chromoblastomycosis progressing to squamous cell carcinoma. Indian J Dermatol Venereol Leprol 2023;89(1):102-105.
- Jamil A et al. Invasive squamous cell carcinoma arising from chromoblastomycosis. Med Mycol 2012;50(1):99-102. DOI:10.3109/13693786.2011.571295
- Rojas OC et al. Chromoblastomycosis by C. carrionii Associated with Squamous Cell Carcinoma. Mycopathologia 2015;179(1-2):153-157.
- Smith DJ et al. A global chromoblastomycosis strategy. PLoS Negl Trop Dis 2024;18:e0012562. DOI:10.1371/journal.pntd.0012562
- Tuckwell W et al. Chromoblastomycosis: a contemporary review. Clin Exp Dermatol 2025;llaf201. DOI:10.1093/ced/llaf201